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L'Afrique a toujours écrit : les écritures africaines

« L'Afrique est le continent de l'oralité. » On entend cette phrase partout, et elle n'est pas fausse : la parole, le conte, le griot occupent une place immense dans les cultures africaines. Mais elle est devenue un cliché qui efface une autre réalité, tout aussi vraie : l'Afrique invente des écritures depuis cinq mille ans, et elle n'a jamais cessé. Petit tour du continent, des rives du Nil aux claviers d'aujourd'hui.

Sur les rives du Nil : hiéroglyphes et méroïtique

La plus célèbre écriture du monde antique est africaine : les hiéroglyphes égyptiens, apparus il y a environ 5000 ans, comptent parmi les tout premiers systèmes d'écriture de l'humanité. Plus au sud, le royaume de Koush, autour de sa capitale Méroé dans l'actuel Soudan, développe sa propre écriture méroïtique : un système original, distinct des hiéroglyphes, utilisé pendant des siècles pour noter la langue locale. Elle n'est d'ailleurs toujours pas complètement déchiffrée : on sait lire ses signes, mais la langue qu'ils notent garde une partie de ses secrets.

Le guèze éthiopien, une écriture antique toujours vivante

En Éthiopie et en Érythrée, l'alphasyllabaire guèze (ou ge'ez) sert depuis l'Antiquité à écrire la langue du même nom, devenue langue liturgique. Sa particularité : il est toujours en usage quotidien. L'amharique, langue de travail de l'Éthiopie parlée par des dizaines de millions de personnes, s'écrit en caractères guèze, tout comme le tigrinya. Journaux, panneaux, réseaux sociaux, claviers de téléphone : une écriture née il y a près de deux mille ans vit pleinement au 21e siècle.

Le tifinagh, l'écriture du désert

Au Maghreb et au Sahara, les populations berbères (amazighes) utilisent depuis l'Antiquité des alphabets dits libyco-berbères, dont descend le tifinagh. Les Touaregs en ont conservé l'usage à travers les siècles, gravé sur la pierre ou tracé dans le sable. Aujourd'hui, une version modernisée, le néo-tifinagh, est enseignée à l'école au Maroc pour écrire l'amazighe, devenu langue officielle du pays. Une écriture plurimillénaire qui s'affiche désormais sur les bâtiments publics.

L'ajami : des langues africaines en caractères arabes

Avec l'islam, l'écriture arabe s'est diffusée au sud du Sahara. Mais les lettrés africains ne se sont pas contentés d'écrire en arabe : ils ont adapté cet alphabet pour noter leurs propres langues. C'est l'ajami, utilisé depuis des siècles pour le haoussa, le peul ou encore le wolof (on parle alors de wolofal). Poésie religieuse, correspondance, chroniques, comptabilité des marchands : des bibliothèques entières, de Tombouctou au nord du Nigeria, témoignent de cette tradition écrite africaine que l'histoire officielle a longtemps ignorée.

Les inventeurs d'alphabets : vai, bamoun, n'ko

Le 19e et le 20e siècle voient naître une série d'écritures entièrement inventées par des Africains, pour des langues africaines. Vers 1830, au Liberia, le syllabaire vai est créé pour la langue du même nom : il est toujours utilisé aujourd'hui et possède ses propres caractères informatiques.

Au Cameroun, l'histoire la plus fascinante est celle du roi Njoya. Vers 1896, ce souverain du royaume bamoun entreprend de doter sa langue d'une écriture. Avec ses lettrés, il conçoit un système qu'il fait évoluer version après version, des pictogrammes initiaux vers un syllabaire de plus en plus efficace : l'écriture shümom, plus connue comme l'écriture bamoun ou a-ka-u-ku. Il fonde des écoles pour l'enseigner, fait rédiger l'histoire de son royaume et sa pharmacopée. Un roi qui invente une écriture, la simplifie méthodiquement et bâtit des archives nationales : difficile de faire plus éclatant démenti au cliché de l'Afrique sans écriture. Pour en savoir plus sur ce pays aux 250 langues, voyez notre guide des langues du Cameroun.

En 1949, le savant guinéen Solomana Kanté invente le n'ko, un alphabet conçu pour les langues mandingues comme le malinké, le dioula ou le bambara. Son pari : prouver que les langues africaines peuvent tout écrire, de la grammaire à la médecine. Réussi : le n'ko est aujourd'hui l'une des écritures africaines les plus vivantes, avec ses livres, ses journaux, ses applications et ses communautés en ligne de la Guinée au Mali.

ɛ, ɔ, ŋ : les alphabets latins étendus d'aujourd'hui

La plupart des langues africaines s'écrivent aujourd'hui avec l'alphabet latin, mais un alphabet latin enrichi. Car 26 lettres ne suffisent pas à noter tous les sons : il a fallu en ajouter. Le Cameroun a ainsi adopté un alphabet général des langues camerounaises, qui standardise des lettres comme ɛ (un « è » ouvert), ɔ (un « o » ouvert) ou ŋ (le son « ng »). Si vous apprenez le duala, l'ewondo ou le ghomala sur Jossmo, vous les rencontrerez dans vos leçons : ces caractères ne sont pas des bizarreries, ce sont les lettres officielles de ces langues, héritières de toute cette histoire.

L'oralité et l'écriture : deux richesses, pas une opposition

Alors, l'Afrique, continent de l'oralité ? Oui, et c'est une richesse immense : des littératures entières vivent dans la voix des conteurs et des griots. Mais l'Afrique est aussi un continent qui écrit depuis toujours : hiéroglyphes, guèze, tifinagh, ajami, vai, shümom, n'ko, alphabets latins étendus. Apprendre une langue africaine, c'est hériter des deux : une tradition orale vivante et une histoire écrite méconnue. Les préserver, c'est préserver l'une et l'autre.

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